Lors d’un point de presse en ligne organisé par le Forum et Réseau africain sur la dette et le développement (AFRODAD), des organisations de la société civile du Sud global ont livré une analyse sans concession des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale. Dette insoutenable, austérité imposée, financements privés inefficaces, impact sur les femmes et impasse politique. Les intervenants ont appellé à une refonte en profondeur de l’architecture financière internationale, avec au cœur des revendications une convention-cadre des Nations Unies sur la dette souveraine.

Les reunions des printemps 2026 du FMI et de la Banque mondiale, tenues du 13 au 18 avril à Washington, se sont clôturées sur une insatisfaction largement partagée par les activistes du Sud global, parmi lesquels figure le Forum et Réseau Africain sur la dette et le développement (AFRODAD). Pour eux, l’architecture financière internationale continue d’imposer les mêmes recettes, sans jamais remettre en cause le système.
Pour Daniela Berdeja, analyste de la dette au sein du réseau Latindadd, dans un contexte de conjonction de crises exacerbées par la guerre au Moyen-Orient, notamment la hausse des prix de l’énergie, l’insecurité alimentaire et autres. Chaque nouveau choc vient ainsi aggraver le précédent.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon l’ONU, 54 pays abritant 3,4 milliards de personnes consacrent aujourd’hui plus d’argent au remboursement de leur dette qu’à la santé ou à l’éducation. En 2024, la dette extérieure cumulée des pays en développement a atteint 11 700 milliards de dollars ; les coûts de service annuels s’élèvent à 920 milliards de dollars.
Face à l’aggravation des chocs, de plus en plus de pays se tournent vers le FMI. Cette hausse de la demande exacerbe les déséquilibres de pouvoir et impose des conditionnalités budgétaires d’autant plus strictes que les États sont fragilisés. Pour elle, Comment peut-on attendre des pays qu’ils investissent dans la résilience, la transition énergétique ou la protection sociale si on leur ordonne de réduire leurs dépenses ? »
Autre sujet de tension : le « blended finance », ce modèle où le capital privé est appelé à combler les manques de financements publics. Or, ce capital n’est pas neutre : il recherche le rendement. Il se concentre sur les secteurs et pays les moins risqués, laissant de côté les plus vulnérables. « Pour une transition juste, nous ne pouvons pas compter principalement sur des incitations au capital privé. Nous avons besoin de financements publics, concessionnels et prévisibles », a martelé l’analyste de Latindadd.
Les disparités d’accès au financement sont criantes. L’écart de taux d’intérêt illustre cette injustice structurelle. Par exemple, un pays comme le Kenya ou le Nigeria paie entre 7 % et plus de 12,5 % sur sa dette, là où les nations notées « investment grade » n’empruntent qu’entre 4 et 6 %. Dans les pires situations (Angola, Ghana), les rendements peuvent dépasser 20 %, excluant de fait ces pays des marchés internationaux.
Grace Namugambe, chargée de la justice économique au Réseau de développement et de communication des femmes africaines (FEMNET), a ajouté une dimension trop souvent oubliée : l’impact de l’austérité sur les femmes. Elle a souligné que le FMI insiste pour abandonner les subventions généralisées (énergie, alimentation) au profit de systèmes de protection sociale ciblés, comme les transferts monétaires. Problème : dans un contexte de hausse des prix du carburant, supprimer ces subventions alourdit la charge des soins non rémunérés, supportée par les femmes.
En Afrique, les femmes consacrent déjà beaucoup de temps au travail domestique. Le coût élevé du carburant réduit l’accès à l’électricité, allonge les tâches ménagères, et diminue le temps disponible pour des activités économiques. Résultat : des revenus en baisse, et un éloignement accru des services publics. Grace Namugambe plaide pour le maintien des subventions et des services publics, contre leur privatisation. « Les gouvernements doivent continuer à fournir ces services essentiels, insiste-t-elle. Sinon, ce sont les femmes qui paient, en temps et en argent. »
Diana Mochoge, chargée de recherche et de plaidoyer sur les politiques au Forum africain pour le développement (AFRODAD), a salué le lancement de la Plateforme des emprunteurs par la CNUCED, issue des engagements de Séville. Cet espace d’échange entre pairs peut aider les pays à mieux gérer leur dette. Mais elle insiste : ce n’est qu’un outil. L’objectif reste l’initiation d’un processus vers une convention-cadre des Nations Unies sur la dette souveraine, défendue par le Groupe africain et l’Alliance des petits États insulaires.
Elle a également rappelé la nécessité d’une mobilisation des ressources nationales via des politiques fiscales progressives, et d’une réforme des agences de notation. Les trois grandes agences (Moody’s, S&P, Fitch) contrôlent 90 à 95 % des notations souveraines africaines. Une étude du PNUD de 2023 estime que l’Afrique pourrait économiser jusqu’à 74,5 milliards de dollars si les notations étaient basées sur des critères moins subjectifs. C’est dans ce cadre que doit être lancée en juillet 2026 l’Agence africaine de notation (AfCRA), afin de fournir des évaluations plus contextuelles.
Enfin, la question des droits de tirage spéciaux (DTS) a été abordée par plusieurs intervenantes. Sur une allocation totale de 650 milliards de dollars, seuls 275 milliards sont revenus aux pays émergents et en développement, soit une part très inférieure à leurs besoins réels. La société civile réclame une réallocation massive des DTS inutilisés par les pays riches vers les plus vulnérables.
Face à ce blocage, le Groupe africain et l’AOSIS continuent de porter, avec le soutien d’AFRODAD, l’exigence d’une convention-cadre des Nations Unies sur la dette souveraine. Ce traité international codifierait des principes de restructuration juste, transparente et rapide, sortant du tout-créanciers qui prévaut aujourd’hui. Une position commune déjà formulée lors des préparatifs de la FfD4 à Séville, mais jusqu’ici bloquée par les pays du Nord. Les intervenants du point de presse ont souligné le rôle stratégique de la nouvelle Plateforme des emprunteurs de la CNUCED pour amplifier cette voix.
La société civile du Sud global, qui compte egalememt le Forum et Réseau African sur la dette et le développement (AFRODAD), à des changements structurels notamment l’annulation massive de la dette, réallocation équitable des DTS, mais aussi de l’agence africaine de notation, la convention-cadre onusienne. Autant d’outils pour briser le cycle infernal de l’endettement.
Joe Bait
