À Nairobi, les promesses de partenariat entre la France et l’Afrique se heurtent déjà à une réalité bien plus brutale : le continent africain rembourse aujourd’hui davantage qu’il n’investit dans son propre avenir.
Alors que s’ouvre le sommet « Africa Forward », coorganisé par la France et le Kenya les 11 et 12 mai, la question de la dette s’impose comme le véritable centre de gravité des discussions. Derrière les discours diplomatiques sur la croissance, l’innovation et la transition climatique, un chiffre résume à lui seul l’ampleur du déséquilibre : en 2026, l’Afrique devra consacrer près de 90 milliards de dollars au remboursement de sa dette extérieure.
Ce volume colossal de ressources ne sera ni orienté vers les systèmes de santé, ni vers l’éducation, ni vers les infrastructures de base, encore moins vers l’adaptation au changement climatique. Dans plusieurs économies africaines, le service de la dette est déjà devenu le premier poste de dépense publique ou l’un des plus lourds.
Au Ghana, au Kenya ou en Zambie, entre 30 % et 50 % des recettes de l’État sont absorbées par les remboursements. Dans certains cas, ces montants dépassent les budgets combinés de la santé et de l’éducation.
Cette pression ne s’est pas installée brutalement. Elle s’est consolidée au fil d’une décennie marquée par des chocs successifs : pandémie de Covid-19, resserrement monétaire mondial, hausse des taux d’intérêt, inflation importée et intensification des effets du changement climatique. Dans ce contexte, la dette publique africaine a presque doublé entre 2010 et 2024. Aujourd’hui, 21 des 36 pays à faible revenu en situation de surendettement ou à haut risque se trouvent en Afrique.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le continent reste historiquement marginal dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pourtant, près de 70 % des financements climatiques qui lui sont destinés prennent encore la forme de prêts. Autrement dit, de nombreux États africains doivent s’endetter davantage pour faire face à une crise dont ils ne sont pas les principaux responsables, ajoutant une couche de vulnérabilité financière à une urgence écologique déjà critique.
Au cœur de cette architecture financière mondiale, la France occupe une position singulière. Membre influent du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et acteur central du Club de Paris, Paris joue un rôle déterminant dans les mécanismes de restructuration de la dette souveraine. Cette centralité lui confère une influence politique importante, mais l’expose également à des attentes croissantes de la part des pays africains et des organisations de la société civile.
Car ces dernières dénoncent un écart de plus en plus visible entre les engagements politiques et les résultats concrets. En 2020, au plus fort de la pandémie, Emmanuel Macron appelait à une annulation massive des dettes africaines pour éviter un effondrement économique. Cinq ans plus tard, ces appels n’ont pas débouché sur des annulations généralisées. Les mesures mises en œuvre se sont limitées à des suspensions temporaires ou à des restructurations partielles, jugées insuffisantes au regard de l’ampleur des besoins.
Dans le même temps, les mécanismes internationaux de traitement de la dette continuent de susciter des critiques. Le « Cadre commun » du G20, conçu pour associer de nouveaux créanciers comme la Chine aux discussions, est régulièrement décrit comme lent, complexe et peu transparent. Pendant ce temps, les créanciers privés, qui détiennent désormais une part importante de la dette africaine, restent largement en dehors des obligations de restructuration coordonnées.
Derrière ces dispositifs techniques se dessine en réalité un enjeu beaucoup plus profond : celui de la capacité des pays africains à financer leur développement sans être structurellement contraints par le remboursement de leur dette extérieure.
C’est dans ce contexte que plusieurs États africains, appuyés par des organisations internationales et des acteurs de la société civile, plaident pour la mise en place d’un mécanisme de restructuration de la dette souveraine sous l’égide des Nations unies. L’objectif est clair : sortir des logiques actuelles dominées par les principaux créanciers et établir un cadre plus équilibré, plus transparent et plus inclusif.
Mais cette proposition reste controversée. Elle rencontre des résistances de la part de plusieurs pays créanciers, dont la France, accusée par certains acteurs de freiner l’émergence d’un cadre multilatéral plus contraignant. Pour ses détracteurs, cette position reflète la volonté de préserver un système où les grandes puissances conservent un rôle central dans la gouvernance financière mondiale.
À Nairobi, ces tensions traversent l’ensemble des discussions. Elles dépassent largement les questions techniques pour toucher à la nature même du partenariat entre l’Afrique et ses partenaires internationaux. Le sommet met ainsi en lumière une contradiction devenue structurelle : comment parler de développement, de transition écologique et de coopération équitable lorsque les États concernés consacrent une part croissante de leurs ressources au remboursement de leurs créanciers ?
Au-delà des chiffres et des mécanismes financiers, une interrogation s’impose désormais avec force : l’Afrique peut-elle réellement transformer son modèle de développement dans une architecture mondiale où la dette continue de primer sur l’investissement dans les populations ?
Joe BAIT
