Dette, fiscalité, données : l’Afrique cherche les leviers de sa souveraineté financière

Nairobi le 26 Août, Le débat sur la dette africaine prend une dimension plus large à Nairobi. Autour du Black Paper de la campagne Stop the Bleeding, un rapport politique de la société civile africaine conçu comme un manifeste économique alternatif face aux institutions financières internationales, les discussions ont relié trois phénomènes qui pèsent sur les économies du continent : l’extraction des ressources naturelles, les flux financiers illicites et le service de la dette. Réunis sous le concept de « triple drain », ces mécanismes représentent autant de canaux par lesquels une partie de la richesse produite en Afrique échappe aux économies qui la génèrent.Lors de la sixième édition de l’African Conference on Debt and Development, ce document a contesté le récit d’une Afrique simplement confrontée à un manque de financement.

Des ressources considérables sont produites sur le continent, mais une partie échappe aux budgets publics ou repart vers l’extérieur sous différentes formes. Les contrats liés aux ressources naturelles, la fraude fiscale, la manipulation des échanges commerciaux, le transfert des bénéfices et le poids des remboursements de dette apparaissent ainsi dans une même chaîne. Lorsque les recettes publiques diminuent tandis que les obligations financières augmentent, les gouvernements disposent de moins de ressources pour financer leurs priorités.

Le Tax Justice Network Africa (TJNA) insiste sur le fait que la dette et les flux financiers illicites ne peuvent être dissociés des conditions dans lesquelles les économies africaines produisent et exportent leurs richesses. Pour les mouvements sociaux, leur traitement commun doit permettre de renforcer la souveraineté économique du continent. Janet Zhou, Directrice Exécutive de l’African Forum and Network on Debt and Development (AFRODAD), a elle, rejettée l’idée selon laquelle, les crises de dette puissent être expliquées uniquement par la mauvaise gestion des budgets africains, rappelant que les politiques d’austérité ont des conséquences directes sur les services publics et reportent une partie du coût des ajustements sur les ménages.

La réduction des dépenses de santé, d’éducation, d’eau ou de protection sociale accroît notamment la charge du travail non rémunéré assumé par les femmes. Pour sortir de cette impasse, le Black Paper propose plusieurs réponses concrètes, notamment l’annulation des dettes insoutenables ou odieuses, la mise en œuvre de la Position commune africaine sur la dette, la création d’un mécanisme international de règlement des dettes souveraines et le renforcement de la capacité des pays africains à négocier collectivement. Paul Sikazwe, de la Commission de l’Union africaine, a rappelé à cet égard que cette position doit être accompagnée d’une action résolue sur les autres sorties de ressources.

Près de 90 milliards de dollars quitteraient chaque année le continent à travers différents mécanismes de fuite financière, selon les estimations évoquées lors des échanges, auxquels s’ajoutent les pertes liées aux ressources naturelles et les montants consacrés au service de la dette. Cette dynamique de blocage pousse l’Union africaine à travailler déjà avec le Tax Justice Network Africa sur la fiscalité et les flux financiers illicites. Les négociations de la Convention-cadre des Nations unies sur la coopération fiscale internationale constituent aujourd’hui un autre terrain où les pays africains cherchent à peser sur l’élaboration des règles internationales, notamment face à des créanciers qui disposent de modèles économiques et de données historiques supérieurs pour évaluer les économies africaines lors des négociations d’emprunts.La capacité à projeter les recettes, les dépenses, les taux de change ou le coût futur d’une dette peut pourtant modifier le rapport de force.

Des outils d’analyse africains permettraient aux gouvernements de tester différents scénarios avant de s’engager, qu’il s’agisse de l’évolution d’un taux d’intérêt, d’une dépréciation monétaire, de la capacité de remboursement ou du coût réel d’un emprunt sur plusieurs années. L’intelligence artificielle peut entrer dans cette architecture pour traiter de grandes quantités d’informations, simuler des scénarios et appuyer les décisions publiques, à condition que les données soient disponibles, fiables et maîtrisées par les institutions africaines.Bien que les compétences existent sur le continent, elles restent toutefois dispersées et une partie des spécialistes formés en Afrique travaille aujourd’hui à l’extérieur.

Le partage des données, la coopération entre institutions et la création d’outils communs peuvent contribuer à réduire cette fragmentation. Le Black Paper relie finalement ces différents fronts : ressources naturelles, fiscalité, flux financiers illicites, dette, données et capacité de négociation. Sa proposition dépasse donc la seule question du remboursement pour porter sur la capacité des États africains à conserver une plus grande part de la richesse produite sur leur territoire et à disposer des moyens nécessaires pour décider de son utilisation.À Nairobi, la souveraineté économique se dessine ainsi autour de leviers très concrets : récupérer les recettes perdues, mieux contrôler les ressources, maîtriser les données et renforcer la position africaine dans les négociations internationales. Le Black Paper veut en faire une même bataille.

Joe Bait

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