Mobilisation des recettes fiscales : l’Afrique face à la nécessité de financer son propre développement

Avec une dette qui absorbe une part importante des budgets publics, une aide internationale en recul et des recettes fiscales encore insuffisamment mobilisées, les États africains sont de plus en plus contraints de compter sur leurs propres moyens. Sur un continent dont les besoins de financement restent considérables, chaque recette fiscale supplémentaire peut peser dans la capacité des gouvernements à investir dans les services publics. C’est l’une des questions au cœur des Réunions annuelles 2026 du Forum africain de l’administration fiscale (ATAF), ouvertes ouvertes officiellement le matrdi 3 novembre au Caire, sous le thème « L’impératif de la mobilisation des recettes : la voie de l’Afrique pour financer son propre développement ».

Les besoins en infrastructures, en éducation, en santé et en protection sociale continuent de croître, alors que les ressources disponibles se raréfient. Pour la secrétaire exécutive de l’ATAF, Mary Baine, les discussions doivent désormais dépasser les constats pour s’orienter vers des solutions concrètes. « Il ne s’agit plus de discuter du pourquoi. Le pourquoi est établi. Cette semaine, il est question du comment », a-t-elle déclaré à l’ouverture des travaux.

En moyenne, les recettes fiscales représentent environ 15 % du produit intérieur brut dans les 39 pays africains couverts par les dernières statistiques de l’ATAF. Ce taux reste loin de celui des pays de l’OCDE, qui atteint 33,9 %, mais aussi de l’Amérique latine et des Caraïbes, à 21,3 %, et de l’Asie-Pacifique, à 19,6 %. L’écart donne une idée des marges de progression dont disposent les économies africaines. Selon une estimation présentée par l’ATAF en septembre à Kigali, un point supplémentaire de recettes fiscales rapporterait environ 30 milliards de dollars par an au continent. Une hausse qui pourrait contribuer à réduire le déficit annuel de financement des Objectifs de développement durable, estimé à 194 milliards de dollars.

L’ATAF veut accompagner cette évolution à travers son programme Revenue Action for Development in Africa (RADA). L’organisation s’est fixé pour objectif de doubler, d’ici 2030, les résultats de son travail collectif avec les pays membres et leurs partenaires. Les premiers chiffres permettent déjà de mesurer une partie de son intervention. Depuis 2016, les actions soutenues par le Forum ont permis d’établir plus de 6 milliards de dollars de redressements fiscaux, dont 2,8 milliards ont effectivement été encaissés par les États membres. Pour la seule année 2025, les montants redressés ont atteint 907,8 millions de dollars, avec 685,8 millions récupérés.

Pour Mary Baine, ces résultats doivent se traduire dans les budgets nationaux. Les engagements pris lors des rencontres internationales ne suffisent pas s’ils ne permettent pas aux gouvernements de disposer de ressources supplémentaires pour financer leurs priorités.

L’expérience égyptienne a été présentée comme un exemple de ce que peuvent produire des changements dans la gestion fiscale. Le ministre des Finances, Ahmed Kouchouk, a indiqué que les recettes fiscales de son pays avaient progressé de 27 % l’année dernière, sans augmentation supplémentaire des charges imposées aux contribuables. Il a notamment évoqué l’enregistrement volontaire de 3,5 millions de biens immobiliers en 120 jours, rendu possible par le recours aux outils numériques et à la simplification des services fiscaux.

Ce résultat met en avant une autre dimension de la collecte fiscale, celle de la confiance. Une administration ne peut durablement améliorer ses recettes si les citoyens et les entreprises considèrent les démarches comme trop complexes ou les prélèvements comme injustes. La transparence, la qualité des services et la simplicité des procédures comptent donc dans la décision des contribuables de respecter leurs obligations.

Prenant la parole, la responsable de l’Autorité fiscale égyptienne, Rasha Abdel Aal, a elle, insisté sur la nécessité de simplifier les démarches fiscales, de renforcer les compétences des agents et de mieux adapter les administrations aux transformations économiques. Elle a également souligné l’importance d’une fiscalité équitable pour encourager les contribuables à respecter leurs obligations.

Ahmed Kouchouk a rappelé que les recettes publiques devaient se traduire par des résultats visibles pour les populations. Les impôts collectés servent notamment à financer les écoles, les routes, les services de santé et les mécanismes de protection sociale. Pour le contribuable, la contribution à l’effort public doit aussi se retrouver dans des services accessibles et de meilleure qualité.

Des recettes nationales plus importantes donnent également aux États davantage de liberté pour conduire leurs politiques publiques. Lorsqu’un pays dépend fortement des financements extérieurs, sa capacité à définir et à financer ses propres priorités peut être limitée. La mobilisation des ressources intérieures devient alors une question de choix économiques, mais aussi de marge de décision pour les gouvernements.

Dans les pays riches en ressources naturelles, notamment minières, une partie de la richesse produite ne se traduit pas toujours par des recettes suffisantes pour les budgets nationaux. Les transferts de bénéfices entre sociétés d’un même groupe, les prix pratiqués dans leurs échanges et certains montages d’optimisation fiscale peuvent réduire les sommes dues aux pays producteurs. La capacité des administrations à contrôler ces opérations devient donc essentielle pour que l’exploitation des ressources profite davantage aux économies nationales.

L’économie informelle complique aussi la collecte de l’impôt. De nombreuses activités ne sont pas enregistrées et restent difficiles à intégrer dans les fichiers des administrations fiscales. L’essor du numérique ajoute une autre difficulté. Des entreprises peuvent réaliser des revenus dans un pays sans y disposer d’une présence physique, ce qui oblige les États à adapter leurs législations et leurs méthodes de contrôle.

Pour Ahmed Kouchouk, les réponses doivent tenir compte des réalités propres à chaque pays. Les priorités d’un État confronté à une économie informelle importante ne sont pas celles d’un pays dont les recettes dépendent principalement du secteur extractif. Les réformes doivent donc être adaptées aux structures économiques nationales et aux moyens dont disposent les administrations.

Les opérations des multinationales et les transferts financiers entre plusieurs pays rendent par ailleurs les contrôles plus complexes. Pour lutter contre les flux financiers illicites et les pratiques qui réduisent artificiellement les bénéfices imposables, les administrations ont besoin de partager des informations et de coordonner leurs actions. Ces questions nécessitent aussi une expertise technique et une participation active aux discussions sur les règles fiscales internationales.

L’ATAF entend renforcer son rôle dans ce travail en accompagnant les administrations africaines, en développant leurs compétences et en défendant une participation plus importante du continent aux négociations internationales sur la fiscalité.

Présidée par le ministre égyptien des Finances, Ahmed Kouchouk, la cérémonie d’ouverture s’est déroulée en présence du président du Conseil de l’ATAF, le Dr Johnstone Makhubu, et de plus de 450 participants venus d’Afrique et d’autres régions du monde.

Les travaux portent notamment sur la fiscalité de l’économie numérique, la lutte contre les flux financiers illicites, la coopération fiscale internationale et le renforcement des administrations. Pour les États africains, la question est désormais de transformer leur potentiel fiscal en recettes réellement disponibles. Un point de collecte supplémentaire peut représenter des milliards de dollars, mais encore faut-il que les administrations puissent récupérer cet argent et que les gouvernements en fassent un usage utile pour les populations.

Joe BAIT

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