Face aux pertes de recettes, aux inégalités et à la pression sur les finances publiques, le Tax Justice Network Africa (TJNA) entend renforcer la capacité des États africains à mobiliser et à gérer leurs propres ressources. L’organisation a lancé à Dakar son plan stratégique pour la période 2026-2030. Cette nouvelle feuille de route ambitionne de faire de la justice fiscale un levier incontournable de la transformation du continent, en sortant la fiscalité de sa dimension purement comptable pour en faire un instrument de souveraineté et un moteur de développement.
Présenté en marge de la 14e Conférence panafricaine sur les flux financiers illicites et la fiscalité, ce plan marque une nouvelle étape dans l’action du réseau africain. L’objectif est de lier directement l’impôt au financement des services publics, de la santé, de la justice climatique et d’une prospérité mieux partagée. Pour y parvenir, la stratégie s’appuie sur sept piliers qui guideront l’action de l’organisation. Ils portent notamment sur le renforcement de la voix de l’Afrique dans l’architecture financière internationale, l’articulation entre fiscalité, commerce et investissement, ainsi qu’une meilleure gouvernance des ressources naturelles. À cela s’ajoutent la promotion de l’équité sociale à travers une fiscalité progressive, le financement durable de la santé, la consolidation des partenariats et le renforcement de la résilience institutionnelle du réseau face à l’évolution des financements de la société civile.
Pour le TJNA, l’Afrique reste confrontée à un paradoxe qu’il faut briser. Le continent regorge de richesses, mais ses populations continuent de subir la pauvreté. Inverser cette tendance impose de lutter contre les flux financiers illicites, de remettre en question les incitations fiscales dommageables et de veiller à ce que l’exploitation des ressources naturelles et les financements climatiques bénéficient réellement aux communautés. Cette approche comporte également une dimension sociale, avec la promotion de systèmes fiscaux plus progressifs et sensibles aux inégalités de genre. La justice fiscale concerne ainsi autant la répartition de l’effort fiscal que l’utilisation transparente des ressources publiques.
Cette transformation nécessite aussi de sortir le débat fiscal des cercles d’experts. La direction du réseau plaide pour une véritable démocratisation de la question de l’impôt, afin que les citoyens, les familles et les jeunes le perçoivent comme une ressource collective destinée à améliorer concrètement leurs conditions de vie. Sur le plan opérationnel, Nelly Busingye, responsable des partenariats et de l’apprentissage institutionnel au TJNA, insiste sur la nécessité de mieux relier les actions nationales aux négociations régionales et internationales, notamment dans le cadre du processus des Nations Unies, afin de renforcer la lutte contre les abus fiscaux des entreprises.
Cette feuille de route s’inscrit dans la continuité de près de deux décennies d’engagement sur le continent. Le cofondateur du réseau, Alvin Mosioma, compare ce parcours à un arbre planté il y a près de vingt ans et dont les fruits doivent aujourd’hui profiter aux générations futures. De son côté, la directrice exécutive, Chenai C. Mukumba, a salué la contribution des partenaires à l’élaboration du plan, soulignant l’importance d’avoir pris le temps nécessaire pour bâtir une stratégie à la hauteur des défis actuels. D’ici 2030, l’organisation entend conjuguer recherche, plaidoyer, campagnes de sensibilisation et renforcement des capacités pour traduire ses sept piliers en avancées concrètes pour les États et les populations africaines.
L’Afrique ne manque pas de richesses, mais peine encore à les convertir en développement pour ses populations. Entre les flux financiers illicites, les systèmes fiscaux inéquitables, les accords économiques défavorables et les recettes qui échappent aux budgets nationaux, le continent continue de perdre des ressources dont il a pourtant besoin pour financer ses priorités. C’est à cette contradiction que le Tax Justice Network Africa entend s’attaquer au cours des cinq prochaines années.
Joe BAIT
